- Je vous le jure, Monsieur l’agent. Rien de tout cela n’était prémédité, déclara Adam, bel éphèbe aux cheveux noirs qui cette nuit, était prostré sur sa chaise, désemparé.
- C’était un accident, si l’on peut dire. L’émotion, une fureur incontrôlable… Vous savez, quand on est un vampire comme moi, on a du mal à contenir des siècles de frustration, croyez-moi. Des fois, ça explose. Malheureusement, nous, vampires, sommes des bombes nucléaires comparés à vous. Vous, de simples grenades. Mais vous me regardez comme si j’étais fou à lier, je n’ai pas l’impression que vous me comprenez. Je vous en prie, laissez-moi vous raconter les faits tels qu’ils se sont déroulés. Pour cela, je dois remonter à quelques temps en arrière, lorsque mon enfer a commencé…
Le regard suppliant, il attendit l’aval du commissaire. Un sourire pudique passa en guise de remerciement sur son visage au teint cadavérique lorsque celui-ci lui donna la permission. Les menottes qui retenaient le prisonnier cliquetèrent nerveusement.
- Et bien voilà, tout a commencé ainsi…
« J’étais une créature de la nuit, imaginée par l’esprit fantasque des hommes. Ils étaient mes créateurs et j’étais leur créature, cette bête assoiffée de sang qui s’éveilla pour la première fois dans son tombeau, pour s’en extirper et déchirer la chair des mortels, se gorger de leur viande gonflée de sang. Impatient de retrouver la nuit, je mastiquais mon linceul en attendant de faire de nouvelles victimes et, lorsque le soleil tombait, je frappais sans discernement. J’avais à peine conscience d’être. Tout ce que je savais, c’était que mes victimes me rejoindraient bientôt au tombeau, et qu’à leur tour, elles tourmenteraient leurs proches. Cela ne m’inspirait aucune émotion. J’étais un simple revenant et mon âme dormait, indifférente aux agissements de mon corps.
J’ai eu la chance de passer au travers des rites catholiques visant à exterminer mon espèce, ce nuisible effrayant.
Les siècles ce sont écoulés. Puis un certain Polidori a écrit une nouvelle, et plus tard, Bram Stocker un livre. Mon âme s’était éveillée de son long sommeil, mais elle était sombre, cruelle. J’observais mon intelligence avec une fascination émerveillée. Je me trouvais moi-même merveilleux et… tout puissant. Et il y a eu cette Anne Rice, quelques années après, qui acheva de m’affubler d’une conscience ainsi que d’une sensualité morbide et dangereuse en poussant l’imaginaire collectif à m’observer de la sorte. J’avais, enfin, un véritable libre arbitre. J’avais la sensation d’être la créature la plus parfaite qui puisse voir le jour, bien que l’on ne croyait plus réellement en mon existence.
Les nouvelles générations d’hommes m’apportaient le meilleur. Je devenais objet de crainte, de fascination et de désir. Imaginez être seulement l’un des trois, et tentez de vous laisser porter par la sensation grisante, la fierté narcissique qui en découle. C’est bon, n’est-ce pas ?
Mais hélas. Toute belle histoire a une fin, souvent tragique.
Le temps de la découverte était passé, et j’avais perdu depuis longtemps le fil des œuvres littéraires et cinématographiques qui contaient mon histoire. Le passe-temps qui consistait à me voir dans les yeux de mes proies avait fini par me lasser. Et puis, les cinémas qui projetaient les dernières nouveautés à des heures assez tardives pour que je puisse y assister s’éloignaient toujours un peu plus de ma crypte, ou plutôt de celle que j’avais prise au cadavre d’un noble qui n’aura jamais l’occasion de m’en vouloir. J’avais, moi, été enterré en fosse commune. Mais fermons cet aparté.
Tout, avec l’expansion des villes, était de plus en plus loin de ma triste campagne. Le monde se centralisait, tout le confort se concentrait peu à peu en un seul et même lieu. Même les jeunes proies qui, tout de noir vêtues, venaient frissonner aux abords de mon territoire à la nuit tombée se faisaient de plus en plus rares. Mon petit confort s’étiolait, les nuits de chasse se faisaient de plus en plus rares. Tout cela était dû à la ville, me disais-je. Mais il y avait autre chose, j’en avais l’intuition. Quelque chose dans l’atmosphère du cimetière se dénaturait. Même à mes yeux, à force de solitude, il perdait de son attrait. Quelques années plus tôt et malgré le monstre grondant, vomissant et avalant un flux continuel d’humains qu’était la ville, j’avais encore le loisir de jouer mon rôle d’amant sordide à quelques voyageuses, apeurées et excitées de faire enfin la rencontre d’un véritable vampire. Je me décidais, non sans un douloureux pincement de cœur, à quitter cette crypte qui, toutes ces nuits, avait veillé sur mon repos. J’allais à la ville. Après tout, cela serait comme un très vaste cimetière gorgé de vies à prendre ainsi que d’aventures empreintes de mystères et de sombres romances. Ce choix était un changement radical, mais cela était excitant.
L’excitation fit bientôt place à la déconvenue. Ma première nuit de chasse en ville fut ma première humiliation. J’allais dans ce qu’ils appelaient les caves, ces soirées où, paraissait-il, mes jeunes proies tout de noir vêtues aimaient se retrouver pour boire à outrance des alcools aux noms étranges et danser jusqu’au bout de la nuit sur des airs de musique au rythme lourd, aux guitares grinçantes, aux chanteurs pleurant des prières à Satan sur un fond de haine pour leur propre espèce, écriant des dithyrambes à leurs héros, démons et autres damnés, et bien sûr, les vampires. La nuit promettait d’être riche en découvertes.
Je sonnai à la porte et le tenancier m’ouvrit. C’était un gros homme d’une cinquantaine d’années à l’aspect sale, ses yeux faussement sympathiques fardés de khôl noir et son corps disgracieux couverts de vêtements d’un goût médiocre. Pantalon large et mal coupé, couverts d’anneaux de métal, tee-shirt de coton couvrant sa bedaine affublé d’un logo à l’effigie d’un groupe obscur. Ses cheveux blonds et gras étaient tirés en arrière en une queue de cheval. D’instinct, il ne m’attira aucune sympathie, bien qu’il fasse l’effort d’en montrer à mon égard. J’entrai. Je me retrouvais dans une cave à la décoration qui se voulait morbide. Des étagères éparses, accrochées aux murs, croulaient sous des babioles de plastique qui représentaient des crânes humains et autres joyeusetés. Les femmes comme les hommes avaient choisi leur apparats les plus sombres, les plus excentriques et leurs visages étaient cachés derrière une couche de maquillage extravagant. Tous riaient et buvaient. Un air de The Cure ajoutait au spleen factice de cette nuit de fête. Moi, je ne portais qu’une chemise blanche sans jabot, un simple jean noir et des chaussures cirées, qui me valurent des remarques goguenardes. Mes semelles n’étaient pas compensées. Déjà, je me rendais compte que ces humains de la nuit avaient des mœurs qui m’échappaient.
Certains se disaient sorciers ou sorcières. D’autres poètes maudits. Il y en eut même un pour oser dire qu’il était un vampire et exhiber ses canines artificiellement limées à l’assemblée. J’étais interloqué. Lorsque je répondis que moi, j’en étais réellement un, on se mit à rire. On me proposa du sang, et on commanda pour moi.
« Au moins, me dis-je, ce jeune homme fait l’effort de se tenir au même régime alimentaire que moi. »
Enfin, c’était ce que je me disais avant que je ne trempasse mes lèvres dans le petit verre que l’on m’apportait. Je le recrachai aussitôt, écoeuré par une saveur de plantes aromatiques. On se mit à rire de plus belle à mes dépends. Le vampire ne tenait pas le sang. Autrement dit, je n’étais pas assez friand d’alcool.
Ces oiseaux naïfs et innocents ne croyaient pas une seconde en la réalité de mes dires, pas plus qu’aux leurs. Tout n’était plus que récits d’histoires libidineuses servant de parure de séduction, au même titre que leurs bijoux de fer ou d’argent.
Deux siècles plus tôt, personne n’aurait osé rire de moi. Tous auraient vu sur mon teint et dans l’éclat de mes yeux mon appartenance à la race des immortels. Eux, ces mortels les plus fascinés par mon histoire, étaient plus aveugles que des nourrissons. J’étais profondément vexé. Si vexé que je ne cherchais pas à les contredire et m’en allais le ventre vide, alors que l’ivresse commençait à les rendre définitivement bêtes. Leurs histoires de jeu vidéos sur les vampires ou les zombies et leur jeu de rôle du même acabit ne m’intéressaient guère. J’aurais voulu rencontrer une véritable fascination. Pas un enthousiasme enfantin. Mais cela n’était pas la pire de mes déconvenues.
Je n’ai osé fréquenter de nouveau les endroits publics de la cité que quelques années plus tard. Vous savez, nous sommes un peu des misanthropes, nous les vampires. Nous avons du mal à nous mêler à la foule lorsque nous sentons qu’il est impossible de nous adapter rapidement. Faire des efforts n’est pas dans notre nature.
Cette fois cependant, j’avais décidé d’en faire. Quelque chose m’y avait poussé. Les regards en biais qu’on me jetait dans la rue, alors que je partais en quête de sang. Mon teint cadavérique semblait inspirer un mépris que je ne parvenais pas à comprendre. Seules les jeunes filles m’observaient avec un chaste intérêt ou une pointe de libido tâtonnante.
J’allais finalement dans le premier cinéma qui affichait encore des séances, intrigué par une affiche géante où deux héros Shakespeariens, du moins le crus-je au premier abord, se partageait la vedette. Et j’ai vu Twilight.
Ce fut le premier véritable choc de toute mon existence. D’abord en constatant que le public ne se constituait en majorité que de jeunes filles en fleur, sortant à peine de l’enfance. Des filles fardées de maquillage putesque, au slim rose et à la ceinture à clous, au tee-shirt à l’effigie de quelques groupes populaires où au débardeur qui s’ouvrait sur une gorge inexistante. Des jeunes filles piaillant, riant, gémissant et gloussant. Des petits monstres qu’on avait envie d’égorger. Oui, je l’avoue, c’est à ce moment que l’envie de carnage a commencé à s’immiscer en moi. La communauté gothique n’avait causé que déception et mépris. Celle-ci m’inspirait un unique parfum, une unique couleur : le fer et le rouge.
J’ignore comment je suis resté jusqu’à la fin de la séance. Lorsque je m’extirpai enfin de cet enfer et que je retrouvai l’air libre, je me sentis mal. Jamais je ne m’étais senti si faible. Mes jambes flageolaient. J’ai vomis une flopée de sang sur une enfant qui sortait du cinéma en s’extasiant. Bizarrement, alors qu’elle avait tant aimé cette histoire de vampire, elle partit en hurlant comme une vierge effarouchée. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à lui courir après. Peut-être le son strident et insupportable qui s’extirpait de sa bouche. Les gens, étonnées, m’observaient passer, mais ne m’interrompirent pas. Lorsque je l’attrapai pour l’attirer dans une ruelle moins passante, personne ne me retint. Chacun reprit le cours de son existence comme si de rien n’était.
Je ne vous dirais pas ce qu’il est advenu d’elle. C’est tellement brutal que vous ne me croiriez pas.
Je crois que cet épisode a créé un traumatisme chez moi. Je savais alors que l’image de mon espèce commençait à se dégrader, et que le pire allait arriver. Nous allions attirer dans nos filets seulement ces enfants-femmes, pouffant à la simple mention de « phallus ». J’allais tout de même chasser dans les pubs et les bistrots de quartier, noyer mon chagrin dans du sang alcoolisé. Je tentais de reprendre ma vie comme elle l’était avant cet incident. Les semaines s’écoulaient et, chaque soir, une horde d’adolescentes (ou une solitaire téméraire lorsque j’avais de la chance) m’invectivaient et polluaient mon espace vital, sans que leur enthousiasme ne faiblisse. J’étouffais.
Un soir, j’ai fuit une jeune fille. Je suis littéralement parti en courant, les yeux fous, la bouche tordue d’une horreur à la limite de l’hystérie. Elle m’a suivit, longtemps, longtemps. Elle m’appelait, me suppliait de revenir, car elle savait. Elle le voyait à mes canines acérées lorsque mes lèvres se retroussaient, à l’intensité de mes yeux d’onyx, à la blancheur miraculeuse de la peau de mon visage et de mes mains. Elle voulait être mordue. Elle voulait devenir mienne. “Vivons une histoire d’amour !” Me criait-elle. Mais quand elle me compara à Robert Pattinson, j’ai craqué pour la deuxième fois. Je me suis arrêté, me suis retourné, et ai réceptionné sa tête entre mes mains. Dans son élan, son corps partit et son crâne resta là. Cela fit crac. Je fus sauvé.
Je ne suis plus sorti de mon petit appartement aux fenêtres enrubannées de sacs poubelle noirs pendant des nuits. Mais ce soir, la faim m’a attiré dehors malgré moi. Croyez-moi, j’aurais préféré mourir du manque tout seul dans mon studio. Mais la soif de sang est quelque chose capable d’aliéner l’esprit, une force pouvant pousser le vampire le plus affaibli hors de son refuge.
Il y a un grand théâtre dans ma rue, juste en face de mon habitation. Un défilé de chair fraîche patientait en ligne jusqu’à l’autre bout du boulevard. Un homme resté en retrait m’accosta, et se mit à rire en voyant mon visage. Il me demanda si j’avais besoin d’une place, ou d’un rail de cocaïne. Au regard que je lui lançai, il me donna les deux. Vous voyez, monsieur le commissaire, la malchance me poursuivait. Je n’aime guère gaspiller, vous savez, et surtout, j’ai voulu aller au bout de la souffrance. Une tentation masochiste m’a caressé l’esprit lorsque je vis l’affiche où s’exhibait des comédiens tout de strass vêtus, sous un titre tapageur qui me donna la nausée. Je n’ose moi-même répéter l’intitulé de cette comédie musicale, puisqu’il s’agissait bien de cela. Pour faire un jeu de mots digne de ces “créateurs de sons”, je dirai que je n’aime pas le ressucé.
Tenez, regardez ce qu’ils m’ont fait. Du sang s’écoule à nouveau de mon oreille rien qu’en pensant à cette ignominie.
Les spectateurs qui attendaient l’ouverture des portes m’avaient promit (après avoir complimenté mon maquillage presque parfaitement ressemblant) un spectacle qui, s’il était avant tout familial, n’était pas dépourvu de profondeur et de poésie. Si telle est la poésie contemporaine, excusez mon geste, monsieur le commissaire, je viens d’une autre époque, j’ai d’autres mœurs.
Oui, je suis parvenu à m’infiltrer dans les loges et à me faire passer pour un employé du théâtre, fan de leur représentation. Oui, j’ai partagé ma cocaïne avec eux. Oui, je leur ai sauté dessus tour à tour et les ai dépecé vivant, sous les hurlements hystériques des encocaïnés qui observaient la scène, impuissants. Oui, j’ai mangé leurs entrailles, monsieur l’agent. J’ai accroché leur cœur aux murs. Oui, j’ai jeté leur scalp au public qui les attendaient à la sortie, avant de me faire arrêter par une armée de vigiles. Mais enfin, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi… N’était-il pas temps, avant que l’art ne s’en prenne à la nature humaine ? Qu’aurait-il fallut ! qu’ils vous prennent à votre tour pour une armada d’imbéciles ? Imaginez un peu. Ils vous dénaturerait comme ils m’ont dénaturé. Cela serait une terrible souffrance pour tous, et engendrerait un bien drôle de monde.
N’êtes-vous pas d’accord avec moi, monsieur le commissaire ? »
Le commissaire, pétrifié sur sa chaise, face au vampire, acquiesça avec vigueur, sans pour autant croire une seule seconde en son assentiment. Cet homme n’était pas humain, en effet. C’était un monstre, exubérant, terrifiant. Il craignait par-dessus tout le contrarier, alors qu’il se rappelait le carnage qu’il avait découvert au théâtre.
- Vous avez raison, oui, mais vous êtes… mais vous êtes…
- Ne dites rien, laissez-moi vous remercier pour votre attention. Ce récit fut bien long. Permettez-moi à présent de partir, puisque, comme vous le devinez maintenant sans mal, je ne suis en rien coupable dans toute cette histoire.
Et, sans attendre un mot de l’agent de police, Adam se leva de sa chaise et inclina le buste en direction du policier, avant de disparaître comme un mirage. Le commissaire regarda la chaise vide, la fenêtre puis les rideaux s’envolant paresseusement sous le souffle du vent, et fit cliqueter nerveusement les menottes à ses poignets, perdu dans des réflexions dépourvues de sens où, finalement, le vampire semblait avoir eu raison.